Eve Lomé

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Sans l’imagination, il n’y aurait pas de ressemblance entre les choses

Publié le 7 mai 2017

La ressemblance se situe du côté de l’imagination ou, plus exactement, elle n’apparaît que par la vertu de l’imagination et l’imagination en retour ne s’exerce qu’en prenant appui sur elle. En effet, si on suppose dans la chaîne ininterrompue de la représentation, des impressions, les plus simples qui soient, et qui n’auraient pas entre elles le moindre degré de ressemblance, il n’y aurait aucune possibilité pour que la seconde rappelle la première, la fasse réapparaître et autorise ainsi sa re-présentation dans l’imaginaire ; les impressions se succèderaient dans la différence la plus totale, - si totale qu’elle ne pourrait même pas être perçue puisque jamais une représentation n’aurait l’occasion de se figer sur place, d’en ressusciter une plus ancienne et de se juxtaposer à elle pour donner lieu à une comparaison ; la mince identité nécessaire à toute différenciation ne serait même pas donnée. Le changement perpétuel se déroulerait sans repère dans la perpétuelle monotonie. Mais s’il n’y avait pas dans la représentation l’obscur pouvoir de se rendre présente à nouveau une impression passée, aucun jamais n’apparaitrait comme semblable à une précédente ou dissemblable d’elle. Ce pouvoir de rappeler implique au moins la possibilité de faire apparaître comme quasi semblable (comme voisines ou contemporaines, comme existant presque de la même façon) deux impressions dont l’une pourtant est présente alors que l’autre, depuis longtemps peut-être, a cessé d’exister. Sans l’imagination, il n’y aurait pas de ressemblance entre les choses.
On voit le double réquisit. Il faut qu’il y ait, dans les choses représentées, le murmure insistant de la ressemblance ; il faut qu’il y ait, dans la représentation, le repli toujours possible de l’imagination. Et ni l’un ni l’autre de ces réquisits ne peut se dispenser de celui qui le complète et lui fait face. [...] L’analytique de l’imagination, comme pouvoir positif de transformer le temps linéaire de la représentation en espace simultané d’éléments virtuels. [...] L’analytique de la nature, avec les lacunes, les désordres qui brouillent le tableau des êtres et l’éparpillent en une suite de représentations qui, vaguement, et de loin, se ressemblent.

Michel Foucault, Les mots et les choses, 3,5

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